Oui, je suis catégorique !

Article écrit par : Patrice Nadam
Première mise en ligne le 27 novembre 2019
La règle, c’est qu’il n’y a pas de règle.

Je n’aime généralement pas parler de moi [1], même si certains pourront vous dire que j’adore m’épancher sur mes mésaventures insignifiantes... Pourtant, j’ai envie ce matin de prendre le temps de mon trajet quotidien en train, non pas pour analyser un escape game, mais pour donner un avis plus général sur les escape games.

Dernièrement, lors d’une formation, le collègue qui co-animait avec moi la séance m’a reproché d’être trop strict, trop catégorique [2]... Je le revendique ! Au fur et à mesure de mes interventions, je transforme mes « Il est préférable de » par des « Il faut ». Oui, je deviens catégorique.

Je ne suis pas joueur par nature ou, plutôt, de « mauvais joueur », je suis passé à « pas joueur du tout ». Étrange car le quotidien est pour moi un jeu ou plutôt un amusement, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. S’amuser ne nécessite pas de règles. Ce sont d’ailleurs peut-être celles qu’on impose dans les jeux qui me font ne pas les apprécier.

Je lançais, à la surprise générale, mes séances de travaux pratiques par un « La règle du jeu est... ». Je ne me suis pourtant exercé au ludique vrai en classe qu’une seule fois, en adaptant un jeu de rôle d’un collègue dans lequel le prétexte d’une visite d’un couple infertile chez le médecin débouchait sur l’analyse croisée de documents par les trois élèves d’un même groupe. Mise à part cette tentative qui a plutôt pas mal fonctionné, je n’ai jamais utilisé de jeu en classe. Je trouvais en revanche un aspect ludique dans toute manipulation, dans toute activité, dans toute démarche d’investigation... Pourquoi aurais-je eu besoin de développer plus souvent des jeux, avec leurs règles spécifiques ?

C’est sûrement cette mise en activité et cette démarche d’investigation que je retrouve dans les escape games, et peut-être l’absence de règles... En effet, les consignes que l’on donne en début de jeu d’évasion correspondent aux règles évidentes de sécurité et aux quelques conseils pour réussir. Le reste pourrait se traduire par un « Allez-y ! Débrouillez-vous ! ». Le lâcher-prise m’a plu immédiatement ! Lâcher-prise nécessaire de l’enseignant ou du formateur, lâcher-prise également des participants qui doivent abandonner un moment les codes habituels pour se plonger dans l’aventure [3].

Comprenez-moi bien, je ne prône pas l’exclusivité des escape games pédagogiques, même si je suis un peu monomaniaque sur le sujet. On ne peut pas en effet en faire tout le temps et sur n’importe quoi. Je suis d’ailleurs toujours un peu mal à l’aise quand on essaie de me les faire présenter comme la solution du futur ou comme un outil miracle ! De même, si vous n’avez pas envie d’en faire, je ne vous y obligerai pas ! [4] Pour ma part, je retrouve dans les jeux d’évasion un peu de ce que j’aime dans les séances de TP, avec un petit quelque chose en plus.

Tout d’abord, l’immersion du participant, source de motivation et d’engagement. Il joue un rôle ou plutôt il vit une aventure ! Il se lance volontiers dans la démarche d’investigation qu’on lui propose.

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L’absence de consigne est également un élément que j’apprécie, cette pseudo-liberté dans l’accomplissement du défi : liberté dans le choix des énigmes et la manière de les résoudre. En séance de TP, même si on tend à les faire réfléchir sur l’hypothèse à tester, les élèves ne sont pas dupes et comprennent rapidement que le chemin est balisé. C’est bien sûr aussi le cas dans un escape game (sinon, nous ne ferions pas d’organigramme), mais les méandres et détours sont nombreux : aucune session n’est identique à une autre. Cette pseudo-liberté va de pair avec les déplacements des joueurs et la nécessité de s’approprier l’espace lors de la fouille initiale.

Le dernier petit plus est l’intelligence collective que génèrent les escape games. Je n’ai nullement vu auparavant en classe une dizaine de cerveaux travailler ensemble, réfléchir ensemble, exploiter les réflexions et les réactions des uns et des autres. De plus la diversité des énigmes, l’absence de consigne permet à tous de participer. Les rôles changent, les postures dans la classe sont bouleversées.

Mais pour que cela fonctionne et apporte ces petits plus il faut respecter certaines règles ! Pas celles du jeu (il n’y en a pas), mais celles liées à la construction.

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En premier lieu, la linéarité. Il faut éviter la linéarité [5] du scénario. Proche du déroulement d’une séance de cours, elle a ce côté rassurant que recherche l’enseignant. La sensation de suivre le jeu et de pouvoir maîtriser les paramètres est certes confortable. Cependant, elle conditionne l’effectif des équipes qui ne pourra excéder quatre, voire trois participants ! En ne laissant aucune place à la dispersion, on limite également l’effervescence, mais aussi le bouillonnement des cerveaux, les échanges, les possibilités de tester avec le risque que ce soit toujours le même joueur qui fasse ! On perd ces quelques petits trucs qu’apportent les escape games. Je préfère donc maintenant placer les schémas linéaires dans la catégorie des jeux de piste ou des chasses au trésor. Un jeu d’évasion ne peut pas avoir un scénario linéaire ! Je suis catégorique.

Ma deuxième marotte est l’absence de consigne ou du moins de consigne claire et précise. C’est ce qui fera la différence entre une énigme et un exercice. On va à l’encontre de ce pour quoi un enseignant a été formé : être le plus explicite possible afin que les élèves comprennent bien, même si parfois certains d’entre eux ne comprennent justement pas les consignes trop précises. Dans un jeu d’évasion, il n’y en a pas. Cela permet de laisser la possibilité à tous d’intervenir à sa manière, de réfléchir, de discuter... Bref de collaborer. C’est un petit détail dans l’énigme qui va permettre de décoincer les joueurs. Quelle satisfaction de voir les yeux pétiller quand ce petit détail est repéré et compris !

Pas de chocolat sur les brocolis ! Une partie d’escape game n’est pas une séance classique emballée dans du beau papier cadeau, mais bien une activité à part entière intégrant harmonieusement les notions ou les compétences à exploiter ou à découvrir, dans le cadre d’une mission ou d’une aventure spécifiquement créée pour cela ! Un jeu d’évasion est une forme condensée et fictive de projet, permettant de donner un but aux activités proposées. Je n’ai jamais entendu dans un escape game la petite phrase qu’on entend parfois dans les classes : « Pourquoi on fait ça ? ».

Ainsi, pour conclure, on nous « vend » trop souvent sous le label Escape game des jeux qui n’en sont pas. Cela me hérisse le poil ! Ce ne sont pas des jeux d’évasion ! Ils ont cependant leur intérêt, notamment pour ceux qui veulent débuter. Oui, je suis catégorique… mais aussi raisonnable.

[1Petit clin d’œil à mes collègues de bureau.

[2Oui, David ça fait mal ! :-)

[3Mélanie aurait écrit « dans le cercle magique ».

[4Encore heureux !