Édu Game Master, quand le prof se prend au jeu !

Article écrit par Patrice Nadam , Mélanie Fenaert , Anne Petit
le 17 février 2018
Le maître devient Maître du Jeu...

Infographie au format PDF : Les 10 recommandations pour Édu Game Master

JPEG - 58.3 ko
Avec l’aimable autorisation de Cyril Mistrorigo

Vous avez peut-être aperçu ce tweet où l’on peut voir Cyril Mistrorigo, professeur de français, complètement investi du personnage de Sophocle lors de son serious escape game Antigone, destiné à ses élèves de 3e. Si ce message, avec son photo-montage, ne manque pas d’humour, il pointe également le fait que le rôle du Game Master, ou Maître du Jeu, est crucial dans l’animation et la réussite d’un jeu d’évasion, éducatif ou non. Cette mission ne s’improvise pas et vous ne devrez pas la négliger lorsque vous vous lancerez dans un escape game avec vos élèves. Rassurez-vous, la fausse barbe et la toge ne sont pas obligatoires.

Mais qui se cache derrière l’Édu Game Master ?

Bien que Game Master devienne un véritable métier [1], il est difficile de trouver une définition officielle. Sorti tout droit des jeux de rôles et des jeux en ligne multi-joueurs, le Game Master des jeux d’évasion est plus qu’un simple modérateur ou juge au sein d’une communauté de joueurs. Vous n’aurez pas à arbitrer car, même si les participants d’un serious escape game vivent une course contre le temps, il n’y a pas de compétition au sein de l’équipe… bien au contraire !
Vous ne serez pas un joueur non plus : vous donnerez les coups de pouce certes, mais pas les réponses aux énigmes ! Juste ce qu’il faut pour débloquer les joueurs.

Même si vous n’êtes pas le concepteur de l’escape game, vous devrez cependant posséder une connaissance approfondie du scénario. C’est primordial ! Unique Maître du Jeu, vous seul avez la connaissance de tous les éléments du puzzle : localisation des indices, solutions des énigmes, imbrications entre elles, pièges. C’est donc naturellement vers vous que se tourneront les joueurs en cas de blocage. Ils vous ont accordé toute leur confiance dès la mise en situation, et la moindre hésitation ou erreur vous desservirait. Vous êtes le garant du bon déroulement des opérations : vous êtes l’organisateur de la partie, vous êtes le … « Maître du Jeu » ! Pour que votre serious escape game atteigne les objectifs pédagogiques fixés, il va falloir tenir votre rôle tout le long de la partie. Ce positionnement est d’autant plus fort que vous serez obligatoirement dans la salle (contexte scolaire oblige) et non dans une autre pièce à surveiller à distance les événements et vos élèves évoluer, derrière votre écran à la manière d’un trader, comme c’est le cas dans les escape games grand-public.

Le Game Master : un metteur en scène

Votre mission débute bien avant le jeu : avez-vous préparé tout le matériel [2] ? Rien ne manque ? Les outils numériques sont-ils bien configurés ? La salle doit être disponible au moins une heure avant le jeu afin de la sécuriser et d’y enlever les éléments parasites. Ôtez le matériel inutile et potentiellement fragile, fermez les armoires à clé ou tout du moins indiquez par un affichage ce qui ne doit pas être fouillé. Il vous faudra ensuite dissimuler les indices en respectant les règles de sécurité (pas de cachettes en hauteur, ni dans les boîtiers électriques...).

Vous devez vous assurer qu’aucun élément ne manque, et être en mesure de les retrouver. Mettez-vous à la place d’un joueur. Le principe de fouille est à manier avec précaution, ne sombrez pas dans l’excès : la chasse aux indices ne doit pas durer soixante minutes ! A trop vouloir dissimuler les éléments, vous risquez d’agacer les participants, voire de les décourager. [3]

Le Game Master : un hôte d’accueil

L’heure de l’escape game arrive, c’est à vous d’accueillir les joueurs : sympathique, soignez leur entrée, rassurez-les, expliquez-leur le principe général du jeu, brisez la glace en les faisant participer : demandez-leur par exemple ce qu’est un escape game, s’ils y ont déjà joué. Certains ont une vague idée de la mission qui les attend, d’autres sont totalement novices, d’autres encore sont des joueurs confirmés. Adaptez-vous à votre public. Vous savez le faire : gérer l’hétérogénéité fait partie de votre quotidien.
Rappelez ensuite les consignes, les limites et autres règles de sécurité notamment pour la phase de fouille. Mais surtout, afin de désamorcer toute appréhension, annoncez aux joueurs qu’il s’agit de leur faire passer un bon moment !

Le Game Master : un acteur

Place à la mise en situation et à vos talents d’orateur, voire même de comédien : vous installez l’environnement du jeu. Pour vous accompagner dans cette présentation, quoi de mieux qu’une vidéo ou une bande-son… et un déguisement pour les plus extravertis d’entre vous ! Cette étape constitue le point de départ du défi : vous plongez les joueurs dans leur mission, vous donnez le ton. Il est nécessaire de trouver le juste équilibre entre la motivation des équipes et une mise en contexte stressante. En effet, attention à ne pas provoquer une surcharge émotionnelle chez les plus sensibles, généralement les plus jeunes. Un serious escape game reste un jeu, pas une panic room, le chronomètre et le décompte des minutes étant déjà une source de tension pour le groupe : pas la peine d’en ajouter !

Le Game Master : un maître du temps

Le chronomètre est activé : les participants ont un temps limité pour résoudre le défi. L’objectif final, surtout dans un contexte scolaire, est qu’ils réussissent afin de ne pas engendrer de frustration et de s’assurer que toutes les notions visées aient été abordées [4]. Vous supervisez la partie tout en la vivant réellement avec les participants. Gérer le temps n’est pas toujours chose aisée : cela varie d’une équipe à l’autre. Deux écueils sont fondamentalement à éviter en tant qu’Édu Game Master, qui sont d’ailleurs parfois ceux des enseignants lors des activités de classe. Le premier est de vouloir trop aider les joueurs, de leur donner certaines réponses par crainte qu’ils n’y arrivent pas, qu’ils soient déçus de ne pas trouver rapidement ou de perdre la partie. À l’inverse, le second écueil consiste à ne pas vouloir fournir d’aide à une équipe en difficulté, voire sciemment tromper les joueurs pour les ralentir. Nous serions alors dans une situation de rupture du contrat de confiance, si important dans la relation entre un professeur et ses élèves.

Quelle est alors la posture idéale ? Vous ne devez pas diriger la partie, mais observer, guider, accompagner, évaluer… pour éventuellement réajuster. Utilisez les premiers temps de la partie pour porter attention aux relations existantes ou en train de se créer. Restez discret et gardez alors une certaine distance : il s’agit de laisser toute liberté aux participants de s’approprier l’espace, de découvrir le matériel, de récolter les indices, de s’interroger et d’amorcer une coopération…

Cependant, vous jouez, vous aussi, une course contre la montre. Vous devez être à la fois attentif et réactif. L’équipe progresse à un bon rythme ? Vous pouvez conserver encore votre distance. Les joueurs tournent en rond, ne progressent plus ? À vous de distiller les coups de pouce, d’attirer les joueurs vers certains indices, de suggérer des pistes.... À ce moment, vous « entrez » officiellement dans la partie. Les coups de pouce doivent être donnés à bon escient, avec parcimonie, suite à votre diagnostic de la situation ou sur demande, mais attention à ne pas le faire trop tôt, ou trop tard. Les participants doivent avoir le temps de la réflexion, de la discussion, des essais/erreurs aussi, mais il ne faut pas les laisser patauger dans l’incompréhension, surtout dans le dernier tiers temps [5].

Le Game Master : un chauffeur de salle bienveillant

Votre mission est aussi de préserver le dynamisme de l’équipe et de garantir le rythme soutenu caractéristique d’un escape game. L’ennui est générateur de frustration chez les participants. A vous de remotiver les troupes !

Le Game Master est celui qui permet à la coopération/collaboration de s’amorcer si elle n’est pas spontanée : en effet, au sein d’un groupe conséquent, les participants ont tendance à se répartir les énigmes et à s’isoler en sous-équipes (binômes ou trinômes généralement). Cela facilite les échanges et la réflexion, mais le risque est de perdre de vue l’ensemble du jeu, donc pas de ne pas faire le lien avec d’autres énigmes, notamment si l’imbrication est forte. Vous pourrez, et même devrez intervenir pour rappeler la nécessité de communiquer entre les groupes, voire guider pour établir les connexions entre eux et entre les énigmes. N’hésitez pas à imposer des bilans intermédiaires pour faire le point avec l’équipe sur les étapes franchies et les indices encore inutilisés. Rappelez de temps en temps si nécessaire l’objectif final.

Vous devrez également vous adapter aux personnalités des joueurs [6]. Si vous ne les connaissez pas, il vous faudra les cerner rapidement afin d’inciter les plus en retrait à prendre la parole, de confier des missions spécifiques aux plus hésitants, d’encourager les joueurs en panne d’inspiration. Il vous faudra aussi malheureusement tempérer certains participants, trop impliqués, qui risqueraient de mettre à mal votre matériel. Mais vous ne maîtriserez pas non plus tous les facteurs qui vont faire qu’un participant va entrer ou non dans le jeu, et devrez aussi savoir laisser en paix les plus réfractaires… en espérant que l’ambiance du jeu et la situation de défi viendront à bout de leurs réticences.

Souvenez vous que les joueurs sont sous votre responsabilité. Dans un contexte scolaire, il vous est impossible de les enfermer à la manière d’une escape room grand public ; votre présence est obligatoire. Vos fonctions d’encadrement et de surveillance prennent tout leur sens ici. N’hésitez pas à vous faire seconder si possible par un autre adulte, par un collègue, une aide de laboratoire, ou pourquoi pas un élève !

L’Édu Game Master : un prof avant tout

La partie est finie ! Que l’équipe de joueurs soit parvenue au bout du défi ou pas, il ne faut surtout pas en rester là ! Dans un serious escape game, l’objectif majeur reste les apprentissages des participants. Après le déferlement d’adrénaline, les déceptions, les rebondissements, les cris de joie, il ne faut absolument pas négliger le temps de distanciation critique, ou debriefing, pour lequel il faudra consacrer au minimum un quart d’heure. Celui-ci consiste littéralement à reconstituer tous ensemble le déroulé du jeu, si besoin avec l’aide de l’organigramme, afin de faire prendre conscience aux participants des notions et des compétences mises en jeu durant la partie. Ce moment métacognitif est essentiel pour fixer les apprentissages.

En tant que Game Master, vous avez vécu le jeu au plus près de vos élèves, et même si vous n’avez pas tout vu, vous aurez pu repérer les moments de blocage, et les déblocages qui ont suivi, les interactions entre élèves, les « rôles » endossés par ceux-ci... Il faudra mettre en valeur les succès, expliquer les difficultés, valoriser les différents types de compétences mises en œuvre par certains élèves. Les retours critiques des élèves seront aussi précieux en vue d’améliorer le jeu et votre rôle de Game Master.

Vous l’aurez compris, en tant qu’Édu Game Master votre mission est primordiale puisque c’est à vous que revient la tâche de mener la partie, en mettant en œuvre vos capacités d’observation et d’écoute, et en ajustant vos interventions aux besoins de l’équipe de joueurs.
La principale difficulté est de rester impartial, ne donner que les informations essentielles et ne pas se laisser déstabiliser par la curiosité des participants, essayant parfois de vous soutirer les réponses.

Il n’existe pas une mais plusieurs façons de jouer les Game Masters, et votre personnalité y est pour beaucoup. Pas de recette miracle : à vous de piocher parmi les ingrédients proposés ici.
Si vous ne l’avez jamais fait, vivre un escape game en tant que joueur vous permettra de cerner ses attentes, ses émotions, et d’avoir une vision de l’intérieur du déroulement du jeu. Le simple fait d’observer un escape game est très formateur également.

Vous devrez aussi accepter de ne pas pouvoir tout maîtriser, et apprendre à gérer les imprévus, faire une place au hasard, gérer l’effervescence de la situation et le rythme soutenu, maîtriser le facteur temps.

Mais par-dessus tout, en tant qu’enseignant, n’oubliez pas de prendre du plaisir à voir vos élèves jouer et résoudre des énigmes parfois très complexes, sans votre aide ! Lâchez-prise sur les méthodes et techniques, vous ne pourrez ni tout maîtriser ni tout voir. Laissez les équipes évoluer, se tromper, revenir en arrière… l’erreur est la meilleure des formatrices, et la victoire finale n’en est que plus savoureuse !

[2Quelques idées pour détourner des objets à moindre coût dans notre article Système D, l’art de la récup.

[3À lire sur le sujet : Des fouilles pour les curieux.

[4La réussite obligatoire est peut-être moins vraie dans le cas d’un escape game destiné à renforcer la cohésion de groupe.

[5Des astuces pour mieux gérer ses interventions en tant que game master - avec notamment des pouces et des haricots - dans l’article Pouce !

[6Des profils de joueurs ont été déterminés par Isabelle Patroix et Alexia Audemar, chercheuses rattachées à l’École de Management de Grenoble : Les types de joueurs.