L’échappée d’Anquetil

Article écrit par : Mélanie Fenaert
Première mise en ligne le 6 février 2020
Stéphane Anquetil, un auteur aux multiples facettes

Bonjour Stéphane ! Merci d’avoir accepté cette interview. Tu as publié plusieurs escape books aux éditions 404, comme Le piège de Moriarty ou encore Vol au musée, destiné aux enfants...

J’ai aussi signé cinq escape boxes chez les éditions 404, une version des escape games, en 40 cartes à cacher. Inventée par Frédéric Dorme, c’est une collection qui a des déclinaisons enfants, adultes, et avec des licences connues. J’ai créé les boîtes Minecraft, Pirates, Détectives pour les enfants, que Gauthier Wendling utilise d’ailleurs en cours [1] et la box Rick et Morty pour ados.

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Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours et tes créations ?

Historiquement, je suis plutôt auteur pour des scénarios policiers. Ma spécialité, c’est le jeu d’enquête. J’ai débuté en 2012 en écrivant des enquêtes amateurs pour Sherlock Holmes Détective Conseil, le célèbre jeu très littéraire, très respectueux de Conan Doyle, où il faut lire attentivement. J’ai gagné le concours Ystari et ma première enquête, Les Masques Africains, a été éditée en 2013. J’ai continué, puis j’ai fini par quitter ma société de 3D pour me consacrer à l’écriture et me former. J’ai suivi les cours en ligne Seshat d’Anaël Verdier. C’est un programme qui aborde tout de la vie d’auteur, la dramaturgie comme la procrastination ou les pannes de motivation. Parallèlement, j’ai continué à produire des jeux d’enquête dont je parlais sur mon blog. C’est comme ça qu’en 2017, Ludivine, éditrice chez 404 m’a repéré pour son escape book à thème Sherlock. J’ai écrit Le piège de Moriarty, en mélangeant énigmes et enquête policière dans un univers très fidèle au Sherlock Holmes de Doyle. C’est ainsi que ma collaboration avec 404 éditions a commencé. J’ai continué avec eux longtemps parce que leur suivi est sérieux. C’est un grand groupe (Edi8), tout est rôdé, on est sûr d’être payé, que le projet va se faire, etc. Pas de mauvaises surprises. En 2018, j’ai aussi conçu sur le jeu d’enquête hybride Chronicles Of Crime, mais c’est encore une autre aventure ! Mon extension de quatre enquêtes, Noir, a été publiée en dix langues dans le monde entier.

Récemment sur Twitter, tu as exprimé un certain ras-le-bol, un sentiment d’être catalogué en tant qu’auteur. Que s’est-il passé ?

En mai 2019, j’ai saturé de la création d’énigmes et des limites inhérentes aux escape games. Il faut dire que j’en avais beaucoup produit. J’avais même été gamedesigner dans une société d’escape game à imprimer, à Lyon. Comme j’avais en même temps l’idée d’un nouveau jeu, j’ai laissé tomber le livre Le Secret des Mayas, qui m’avait été commandé. J’ai passé le bébé et ma doc à Gauthier avec l’accord de l’éditeur. J’ai prototypé CrimeZoom, un jeu d’enquête en 55 cartes (format poker), que j’ai présenté à PEL [2], et qui sort chez Aurora Games pour le Festival du Jeu à Cannes le 20 février 2020 prochain.

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Au-delà, je pense qu’on voit maintenant « escape » à toutes les sauces. Tous les éditeurs s’y sont mis, ça ne ressemble plus à rien. Ce problème de saturation du marché est typique de l’édition commerciale où les éditeurs copient ce qui marche.

En effet, c’est à un véritable boom littéraire que l’on assiste depuis quelques temps : livre dont tu es le héros, escape book, livre-enquête… Quelle distinction fais-tu entre ces types d’ouvrages ?

Il faut distinguer le système de jeu (gamesystem) du scénario (chasse au trésor, enquête, escape, etc.). Le scénario peut tout raconter, mais il est limité par le matériel et le game design. Par exemple, si vous ne pouvez pas créer d’évènement, quelque chose qui arrive soudainement pendant le jeu, c’est un paramètre qu’il faut prendre en compte. L’escape a parfois la sale manie de s’enfermer, c’est le cas de dire, dans des scénarios où il faut s’échapper d’un lieu clos où on est enfermé de manière absurde. Heureusement, l’auteur est libre de contourner ce souci, comme dans mon escape book L’île aux Mystères, où on considère qu’on ne peut s’échapper de l’île qu’en ayant trouvé un trésor, ce qui revient à une exploration/chasse au trésor. De même, Vol au musée et ma box Détectives utilisent le prétexte du vol pour en fait raconter une enquête, en décomposant les problèmes : remettre la lumière, retrouver ce qui a été volé, trouver la trace du voleur, identifier le voleur, attraper le voleur, etc.

Envisages-tu de manière différente l’écriture des escape books pour enfant et pour adulte ?

Oui, déjà en termes de durée totale, les escape enfants sont ramenés à 45 minutes. Mais si un groupe d’adulte acceptera de rester bloqué sur une énigme retorse, et prendra cela comme un défi, les enfants se découragent plus vite, encore plus si l’énigme n’est pas amusante, trop abstraite (calcul, anagramme). Il faut aussi se méfier des jeux que l’on connaît en tant qu’adulte nostalgique comme les rébus ou les anagrammes, que les enfants d’aujourd’hui ont très peu pratiqué. À l’inverse, les enfants seront très à l’aise avec le jeu, le multimédia, ou joueront sans se poser de question, alors qu’un adulte pourra être réticent. Il existe aussi des adultes qui sur-analysent les énigmes, se posent en expert, et ne voient pas, par exemple, que telle énigme présentée comme une suite logique mathématique est en fait une simple astuce.

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Extrait du Piège de Moriarty

Enfin au niveau narratif, les adultes peuvent se contenter d’un vague objectif, qui est un prétexte au jeu, un enfant aura besoin de plusieurs objectifs à court terme, faciles à se rappeler, pour rester dans l’histoire et se motiver.

As-tu des préférences en tant que lecteur et auteur, et pourquoi ?

À titre personnel, je préfère qu’on me raconte une histoire et les systèmes très simples comme les renvois des livres dont vous êtes le héros. Enfin, j’adore vraiment les enquêtes policières. Il y a moins de jeux qui réussissent vraiment à emporter le joueur dans une histoire. Je pense qu’il y a encore à inventer de ce côté.

En escape, je ne joue que très peu de produits similaires, parce qu’en tant qu’auteur, je ne veux pas être influencé. Je préfère ne pas trop regarder ce que font les autres, afin de rester « vierge » sur les thèmes abordés. Chaque auteur a son univers unique, je préfère aborder les thématiques avec mon propre regard. Je lis plutôt des biographies, des archives, de vieux articles de journaux. Wikipedia évidemment, et j’adore m’offrir de vieux bouquins.

D’après toi, les livres et boîtes de jeux d’évasion du commerce pourraient-ils prendre une dimension pédagogique ?

Avec un peu d’adaptation, oui. J’ai des profs qui en achètent, je les vois en dédicaces. Généralement, ils réservent cela pour la fin d’année. Je pense que ça peut les inspirer ou aussi les aider pour comprendre la structure : énigme, consigne, aide, solution. Mes filles ont eu à créer un escape game au lycée, elles se sont bien débrouillées toutes seules.

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Nous connaissons les livres dont vous êtes le héros depuis l’enfance, dont la structure est somme toute assez simple. Aujourd’hui les livres-jeux peuvent avoir des structures très complexes. Comment t’y prends-tu concrètement ? As-tu des outils de création privilégiés ?

J’utilise un logiciel de carte heuristique ou « mindmapping ». C’est le plus efficace pour ne pas se perdre, en effet. Celui qui vous plaît plus fera l’affaire. Il y a Draw, gratuit avec LibreOffice.

Les éditeurs utilisent Word et sa fonction commentaire, alors vous avez intérêt à fournir un doc compatible. Sinon tout ce qui est graphisme, comme je suis un ancien infographiste, j’utilise un vieux Photoshop.

Pour toute la partie brainstorming, idée, je fais un mix entre les recherches sur ordinateur (avec le site vectorstock pour les cliparts) et le papier-crayon. Avec des bristols ou des blocs-notes et des feutres Paper Mates pour gribouiller en couleurs. La liberté et l’immédiateté de la main n’a pas d’égal. Dès qu’on est devant un écran, on commence à penser « comme la machine », en termes de ce qui est possible de faire. Alors que sur papier, on manipule, on est libre.

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Pour finir, aurais-tu des conseils de lectures ou de jeux, à visée pédagogique ou juste pour le plaisir ?

En Quête d’émotions : Une autre approche pour l’écriture d’une enquête criminelle par Vincent Robert. C’est un cours sur l’écriture de scénario policier. Un des rares ouvrages sur ce sujet, et seulement celui-là.

Les livres de Ronan Le Breton sont courts et bien faits, sans bla-bla.

Pour le plaisir historique, les Crimes-Dossiers de Dennis Yates Wheatley. C’est l’ancêtre dans les années 30 des livre-jeux policiers, c’est très surprenant.

Merci Stéphane ! Pour en savoir un peu plus sur tes méthodes de travail, nous conseillons à nos lecteurs ce thread sur Twitter que tu as rédigé en novembre 2019.

[1Voir notre article Gauthier Wendling se livre.

[2Le festival Paris est ludique a lieu tous les ans en juin, au Parc Floral de Paris.

Le site de Stéphane Anquetil, c’est par ici !